Chapitre 1

 

 

            La main de Lucas se posa sur mon flanc, le bout de ses doigts caressant ma peau nue. Ses mains étaient rugueuses, mais je m’en moquais. Lovée contre lui, mon dos contre son torse, je me sentais bien. Parfaitement en sécurité. Son corps chaud me protégeait du froid. Il murmura dans mon cou :

 

— Je savais que je finirais par te retrouver.

 

            Son souffle me chatouillait. Un rire m’échappa. Comme il m’avait manqué ! Je ne me souvenais plus exactement de ce qu’il s’était passé. Toute une partie de ces dernières semaines échappait obstinément à ma mémoire, telle l’eau qu’on essaie de saisir dans sa paume. Lorsque je parvenais à me concentrer plus de dix secondes d’affilée, ce constat m’agaçait. Je détestais ce trou dans ma mémoire, mais rapidement mes pensées s’effilochaient comme du brouillard et plus rien n’avait d’importance à part les bras de Lucas autour de moi, sa voix rassurante et nos corps soudés, affamés d’un contact qui ne me rassasiait jamais totalement. Il n’était pas question de sexe : son étreinte m’aurait brisée vu mon état pitoyable.

 

            J'avais beau ne plus savoir exactement où j'étais, mon corps se rappelait à moi par de lancinantes douleurs, trop vives pour n'être qu'imaginaires. Chacune de mes respirations sifflantes déclenchait une vague de minuscules aiguilles qui s’obstinaient à me torturer et je finissais par sombrer à nouveau dans les ténèbres. Ces moments de tendresse avec mon guerrier m’ancraient un peu plus dans la réalité, je grignotais à chaque fois des minutes supplémentaires de lucidité.

 

— Ne t’en va pas ! le suppliai-je alors qu’il faisait mine de s’écarter.

 

— Rendors-toi, tu en as besoin.

 

            N’importe quoi ! J'avais besoin qu'il reste ! J'étais si seule lorsqu'il disparaissait... J’avançai la main vers son visage. Une sensation froide et humide me gagna. À la place de son menton rendu râpeux par la barbe de trois jours qui le rendait si sexy, je ne touchai qu’une surface granuleuse et suintante, plus froide que la mort. De la pierre. En une fraction de seconde, tout me revint. J’étais seule, le traqueur n’était qu’une hallucination réconfortante que j’avais créée pour me tenir compagnie.

 

            Le temps d’un battement de cœur, je me laissai emporter par un espoir fou : qu’il s’agisse du véritable gardien, sous sa forme immatérielle. Après tout, nos magies avaient fusionné, une éternité auparavant, et nous nous étions révélés capables de nous rejoindre en rêve. Le corps du guerrier, contre moi, m’avait paru solide, si réel ! C’était possible, non ?

 

            Sauf que Lucas devait m’en vouloir terriblement de l'avoir trahi et d'être la cause de tant de morts chez les siens. Peut-être n’avait-il même pas survécu au combat que j'avais provoqué au parc Stanley… La dernière fois que je l’avais vu, il était assailli par une horde d’ennemis al’Ewëns venus réclamer justice, des créatures ailées dotées de magie et habitées par une haine destructrice. Par ma faute. J’étais ce qu’il se faisait de mieux, en termes de déclenchement de calamité. Non, mieux valait ne pas trop fantasmer sur sa présence à mes côtés : personne ne viendrait me sauver. Il n’y avait rien de chaud, de rassurant, ni de vivant, ici. Avec un peu de chance, moi aussi, j’étais morte. Et je le méritais, vu l’immense chaos que j’avais provoqué…

 

            J’étais ensevelie sous des tonnes de roche, dans le tombeau que j’avais moi-même créé en retournant le pouvoir de Llan’Aeg contre moi, à l’ultime seconde, des semaines ou des années auparavant. Et comme d’habitude, j’avais merdé. Mon corps n’avait pas réussi à encaisser l’incroyable puissance de l’éclat d’étoile. J’étais en train de me disloquer, et je l’avais accepté. Mon décès rachèterait celui des dizaines de Voraces innocents que j’avais tués en choisissant de sauver Matt, mon petit frère. Percutée par un maëlstrom d’énergie monstrueux, la montagne s’était écroulée et nous avait ensevelis, les deux gardiens psychopathes qui m’avaient poussée à commettre le pire, et moi. J’aurais dû y rester. Trop de victimes innocentes pesaient sur ma conscience. Sauf que même ça, je n’étais pas foutue d’y arriver.

 

— Sigrid Marson, spécialiste du foirage intergalactique, articulai-je d’une voix pâteuse dans le silence glacé de mon cercueil de pierre.

 

            Ma voix s’étouffa sur les contours rocheux de ma prison. Depuis combien de temps étais-je enfermée dans le ventre de la montagne ? Mes deux bourreaux avaient-ils été réduits en bouillie par le séisme ? Et pourquoi, bon sang, pourquoi étais-je toujours en vie, malgré la douleur insupportable qui pulsait un peu partout dans mon corps à chaque fois que j’essayais de respirer ? Je devais alterner les moments de lucidité et de délire, parce que je me souvenais vaguement m’être déjà posé ces questions. Hélas, les réponses avaient sombré dans les brumes de ma mémoire, à supposer que j’y aie eu accès à un moment ou un autre.

 

            Il fallait que je me secoue. Le pouvoir de Llan’Aeg, la source d’énergie qui squattait mon corps sans ma permission, était infini. Enfin, du moins d’après les dires de mon grand-père, le monarque des Al’Ewëns, qui m’avait joyeusement intronisée dans sa famille de cinglés. Ensuite, il s’était repris et avait décidé de nous faire exécuter, Lucas le guerrier sexy et moi. Par conséquent, dans le pire des cas, je pouvais rester coincée ici pendant des lustres, alimentée seulement par l’énergie du caillou sacré. Une éternité à délirer, seule dans l’obscurité écrasante de ma tombe de roche ? Putain, non !

 

— Réfléchis Sigrid, réfléchis.

 

            Facile à dire. Autant les visions sensuelles de Lucas, les pleins et déliés de ses muscles, la sensation délicieuse de sa peau frottant contre la mienne, me venaient aisément à l’esprit, autant les raisonnements logiques me fuyaient. Ça n’avait rien à voir avec mon état : ma devise principale avait toujours été : « L’action, et si on a le temps, la réflexion ». Jusqu’à présent, je ne m’en étais pas si mal sortie. Mais là…

 

            Je m’efforçai d’observer autour de moi. Mes tatouages qui luisaient faiblement dans la nuit épaisse me permirent de distinguer les contours de l’espèce de caverne autour de moi. En s’écroulant, les blocs de roche avaient formé une grotte minuscule dans laquelle je tenais à peine assise. Aucun point de lumière, aucune sortie repérable. Mon tatouage-bouclier, la dentelle fragile autour de mon biceps, avait dû se déployer sans même que je m’en rende compte, me protégeant de l’avalanche mortelle comme du papier bulle.

 

            En cet instant, je n’étais pas sûre de lui en être reconnaissante : j'étais désormais prisonnière, enterrée vivante quelque part au fin fond de la Russie. Un sort que je n’aurais pas réservé à mon pire ennemi. Par réflexe, je tendis la main sur la gauche et rencontrai une flaque dans un creux de la paroi. Profonde d’un demi-centimètre à peine, elle semblait alimentée en continu par l’humidité qui suintait par les interstices invisibles de ma prison. La neige devait fondre goutte à goutte en surface et s’infiltrer dans ces profondeurs obscures. De l’air se frayait aussi un chemin dans le labyrinthe, me permettant de respirer un peu avant de m’évanouir rapidement.

 

            Je me penchai pour aspirer l’eau, comme j’avais déjà dû le faire à de multiples reprises, parce que ma joue trouva immédiatement le bon angle pour se poser contre la roche et laper le précieux liquide. Ma gorge enflée eut du mal à accepter cette intrusion, et je rassemblai le peu de forces qui me restaient pour déglutir. La fraîcheur me fit du bien, mais mon estomac se révolta avec violence. Depuis combien de temps n’avais-je pas mangé ? J’aurais dû être morte, c’était une certitude. Llan’Aeg devait me nourrir de sa magie puissante.

 

            J’essayai de réveiller mes tatouages, au moins pour avoir la compagnie rassurante de Baïko, mon tigre blanc, mais l’effort était trop important. L’étoile concentrait toute sa puissance pour me maintenir en vie. Youpi. Un engourdissement me saisit, et je luttai contre l’attrait douillet de l’évanouissement.

 

— Merde, Matt a besoin de toi. Ne te laisse pas aller !

 

            Penser à mon petit frère aiguillonna mes sens, et me procura un regain d’énergie. La dernière image de lui, juste avant que la montagne ne m’ensevelisse, n’avait rien de très rassurant : trois Porteurs de peau oiseaux l’emportaient dans les airs. Et excepté Aleshanee Robins que je considérais comme une amie, je ne leur accordais qu’une confiance très limitée. Après tout, que connaissais-je vraiment des mœurs des métamorphes ?  C'était tous des prédateurs, qui avaient besoin de sang. Et s'ils n'avaient sauvé Matt que pour le dévorer par la suite ? Je chassai cette idée terrible et inutile de mon esprit. Mon petit frère allait bien. Les gardiens avaient certainement fait le nécessaire pour le protéger. Il me fallait y croire en attendant de me libérer de ma prison.

 

— Allez Sigrid, fais un effort ! Abracadabra. Sésame ouvre-toi ! Expecto Patronum ?

 

            C'était stupide, d’autant plus que les patronus n’ouvraient pas les portes, à ma connaissance, mais parler à voix haute me rassurait. J’entrepris de palper mon corps, pour évaluer les dégâts. Mes côtes saillaient sous mon tee-shirt, tout comme mes hanches et mes genoux. Un physique de marathonienne éthiopienne, moi qui vouais un culte au chocolat et au café aux marshmallows…

 

— J’avais justement besoin de me délester de quelques kilos…

 

            Le sarcasme comme méthode de survie… Efficace, comme toujours. Je parvins même à me faire ricaner. Ou plutôt, j’émis un son entre le bêlement et le cri étouffé. La douleur courait dans mes veines, incandescente, et quand mes mains s’attelèrent à la vérification du bas de mon corps et trouvèrent l’angle inhabituel de mon pied par rapport à ma jambe, la vive souffrance m’arracha un cri de bête, et je faillis me mettre à pleurer. En fait, j’essayai même de sangloter, mais mon corps se rebella contre le gâchis d’eau que cela présentait, et je me retrouvai à hoqueter dans le noir, seule, sous des tonnes de roche, condamnée à demeurer emmurée vivante jusqu’à ce que l’éclat d’étoile qui nourrissait mon corps ne me lâche. Une perspective hautement merdique, à la vérité.

 

            J’avais tenté, à un moment ou un autre, de m’attaquer aux parois de ma prison en déplaçant un bloc grâce à un filet de magie, mais je n’avais réussi qu’à faire s’affaisser un peu plus encore le plafond de la caverne. Je n’osais plus rien toucher. Le temps s’écoula un peu plus encore, je me recroquevillai et m’abandonnai à nouveau aux ténèbres.

 

            Quand je revins à moi, il fallut un peu moins de temps pour que le brouillard qui me tenait lieu de pensées ne se déchire. Il s’était peut-être écoulé quelques heures ou quelques jours, j’étais tout bonnement incapable d’évaluer le passage du temps. Le froid engourdissait mes membres mais je n’avais même plus l’énergie de grelotter.

 

— Fiche-moi la paix ! protestai-je, encore complètement léthargique.

 

            Je n’étais pas seule dans mon cercueil de pierre. Quelque chose me harcelait, me poussait, m’empêchait de replonger. Je voulus chasser la gêne d’un mouvement fatigué, mais l’intrus enfonça ses dents dans mon épaule. La vache, ça faisait mal ! La douleur m’éclaircit les idées. Une sorte de rongeur malingre, la fourrure élimée et l’œil furieux, me dévisageait. Je n’aurais pas été étonnée de le voir se planter les pattes sur les hanches pour me passer un savon.

 

— Casse-toi. Je ne suis pas encore morte, tu me boufferas plus tard.

 

            À moins que ce ne soit moi qui le dévore ? Mon estomac se souleva à cette pensée. La bestiole grimpa sur mon bras, sans que je trouve la force de la déloger. Bientôt, ses moustaches me chatouillèrent le cou, puis elle fourra son museau humide dans mon oreille.

 

— N’abuse pas, mon petit pote, soufflai-je en me secouant. Et arrête de couiner, c’est inutile : je ne parle pas le hamster ni la taupe ou le… je ne sais quoi.

 

            Puis épuisée par ces efforts de conversation, je replongeai dans les ténèbres. Quand j’émergeai à nouveau, je fus presque déçue que mon nouvel ami ait disparu. Après tout, Tom Hanks avait tenu des mois sur son île déserte grâce à un ballon, j’aurais pu en faire autant avec Ratounet. Mon Lucas imaginaire aussi m’avait abandonnée. Il ne m’avait plus visitée en songe depuis un moment. Sans doute s’était-il lassé de mon statut de zombie puant. Et même s’il s’agissait du véritable traqueur, cela n’aurait rien changé à ma situation. J’aurais pu essayer de le contacter par le biais du lien magique que nous partagions depuis que nos magies s’étaient accordées, si j’avais eu la moindre maîtrise de mon pouvoir, mais plonger en moi pour trouver Llan’Aeg m’épuisait à tel point que je sombrais dans l’inconscience à la moindre tentative.

 

            Et puis, même s'il était encore vivant, même si j’en avais été capable, que lui aurais-je dit ?

 

—  Trouve-moi vite, je suis ensevelie sous une montagne quelque part en Russie, mais rien que des centaines de tractopelles ne sauraient affronter en quelques années de fouilles ?

 

 

 

            Comment aurait-il su où creuser, et comment réussirait-il à me sortir de là sans faire s’effondrer un peu plus encore ces milliers de tonnes de roche ?

 

— Je te rappelle que tu dois être la dernière de ses préoccupations, à l'heure actuelle, me chuchota narquoisement mon subconscient. Tu lui as menti, tu ne lui as pas fait confiance, tu es responsable de dizaines de morts : pourquoi se soucierait-il de toi, désormais ?

 

            J’étais mal barrée. Vraiment mal barrée.