Extrait

    Dehors, la lune inonde le parking de lumière. La neige scintille d’éclats bleutés, conférant sa touche de magie au plus banal des paysages, et il fait si froid que nos haleines dessinent des petits nuages. Je me penche pour former une boule de neige.


— Bataille ! hurle Adam quand mon projectile l’atteint dans les cheveux.


    J’esquive le sien en me décalant sur le côté, mais ne parviens pas à échapper à celui de Violaine. La neige froide glisse dans mon cou et s’insinue sous mon pull. Je couine de surprise. La vache, c’est glacé ! Lia court à ma rescousse mais dérape sur le sol et s’avachit sur moi. Nous nous abritons derrière le gros 4x4 du Dr Matheson et, bientôt, l’équipe des pompiers, alertée par nos cris, se joint à nous dans un joyeux foutoir. Hurlements de gosses, glissades, chutes dans les congères. Nous sommes gelés, hilares et hors d’haleine. D’un bras fatigué, je lance une dernière boule, plus grosse que toutes les autres. Dommage, je rate Violaine, et ma boule s’écrase plus loin.


— Tu vises toujours aussi bien, à ce que je vois, grince une voix grave dans la nuit.

    Non… Impossible. Un silence de mort s’abat sur notre joyeuse petite troupe. Mes amis se figent, consternés, avant de me rejoindre. Rangs serrés. Marc, Nico et les autres se rapprochent, curieux ou inquiets, je ne saurais le dire. Un grand feu glacé se déclenche dans mon corps, un incendie qui dévore toutes mes pensées. Ma gorge devient plus rêche que si elle avait été frottée avec du papier de verre.


— Bonsoir, Charlie.

    Maelström sous mon crâne. Joues brûlantes. Corps figé dans une boue épaisse, lourde, qui m’entrave. Tétanisée. Mes neurones ne se connectent plus entre eux et un silence épais m’empêche de penser. Que suis-je censée lui dire ? Existe-t-il un manuel de conduite pour les situations de ce genre, des règles précises concernant les sujets de conversation à aborder et ceux à éviter ? Est-ce que « Je t’aimais à la folie, je te hais d’avoir bousillé ma vie » est acceptable ? Ou « Je me déteste d’avoir foutu la tienne en l’air » ? Ou faut-il se cantonner à « Tu as bonne mine, la barbe te va bien » ?


    Charlie s’avance avec précaution sur le parking verglacé. Il s’appuie sur une canne, sa jambe gauche traînant légèrement. Sa jambe transformée en puzzle d’os par l’accident. Je déglutis tandis que la culpabilité me fonce dessus, avec la légèreté du trente-cinq tonnes lancé à toute allure sur l’autoroute. Sa carrière de sportif a été réduite à néant, lui qui venait d’intégrer le pôle France en judo. Mais personne ne m’avait dit que les séquelles étaient permanentes…


    En même temps, tu as interdit à quiconque de prononcer son nom pendant des mois, tu as fait jurer à Sofia de ne plus jamais te parler de lui !


    Mon cœur se contracte avec violence. Onze années sont passées et, contrairement à ce que je croyais jusque-là, je n’ai pas survécu à notre rupture. Je suis morte et je l’ignorais. J’ai une vision de moi en train de m’effriter en millions de particules de cendre emportées par le vent froid de l’hiver.


    Il n’a pas vraiment changé, pour ce que je distingue à la lueur du réverbère, sauf qu’il a une courte barbe désormais. Pour le reste, ses cheveux toujours trop longs bouclent autour de ses joues, il porte une veste en cuir sur un jean brut et des boots lourdes. Évidemment, il me domine toujours d’une tête. Ses yeux verts me fixent.


— Je suis désolé pour Madeleine, déclare-t-il.


    Je hoche la tête, incapable de prononcer le moindre mot. Une dizaine de personnes suivent notre improbable rencontre avec avidité. Nul doute que nous constituerons le prochain ragot de la ville. La plupart des pompiers étaient amis avec Charlie, mais je sais qu’ils seront tous de mon côté, si la situation dégénère. Parce que moi, je suis restée à Ormont. Charlie, lui, a fui. Et j’espère de toute mon âme qu’il n’a pas prévu de rester. Je ne supporterai pas de le rencontrer comme ça, dans chacun de ces lieux devenus les miens depuis qu’il est parti. Il fait un pas vers moi et envahit mon territoire. Il est trop grand, trop fort, trop plein de ces souvenirs que j’aurais juré avoir enterrés pour toujours et qui, pourtant, ne vont pas tarder à m’exploser à la figure, si je suis amenée à le croiser de nouveau.


    Par pitié, fiche le camp de la ville et laisse-moi refermer la boîte de Pandore !


   Évidemment, je ne dis rien de tout cela, il y a trop de monde autour de nous et je déteste l’idée que les autres découvrent à quel point il me rend faible. Pour chasser la culpabilité envahissante qui menace de me submerger, je fais appel à la colère qui gronde toujours au fond de moi : bon sang, il m’a fait plus de mal que n’importe qui !


   À cet instant, Ben sort du Cagibi, un énorme sac-poubelle à la main. Charlie et moi nous tenons face à face, silencieux, comme dans un mauvais western sur fond de flocons tourbillonnants. Ben grimace, soupire et vient poser sa main sur l’épaule de son frère. Il a toujours été tellement sérieux. C’est de lui dont j’aurais dû tomber amoureuse.